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COURS DE DESSIN

Je me souviens, il y a quelques années de cela, quand mes enfants étaient petits, une de mes filles n'arrêtait pas de réclamer des dessins. Ce n'est pas que je dessine bien, loin s'en faut, mais c'était un petit jeu entre nous :
- Papa, dessine moi un crocodile !

Alors, le crocodile n'est pas trop difficile : une grande gueule, des pattes, une longue queue et, petite touche de fantaisie, l'oeil à moitié fermé...
- Il est beau, ton crocodile ! Merci papa. Fais m'en un autre !

Cette fois-ci, encouragé dans ma carrière d'artiste, je le fais à peu près aux mêmes dimensions mais avec la bouche grande ouverte, pleine de dents, prête à croquer. Il n'est vraiment pas mal, j'en ai presque peur moi-même.
- Il est génial, papa. Maintenant, fais-moi un alligator..."

Vous voyez le problème ? La gamine, elle n'avait que trois ans et demi, m'avait bien coincé. Je fais de mon mieux pour dessiner l'animal correctement mais qu'est-ce que j'entends ?
- C'est un autre crocodile, papa. Je voulais un alligator.

Là, franchement, il n'y a rien à faire. Echec et mat avec mention. Je vous ai dit que c'était une fille ?

Passons aux choses sérieuses. Les crocodiles, les alligators, enfin... C'est bien gentil, mais si je vous demande, comme ça, de me dessiner un corsaire ? Oui, maintenant, pourquoi pas, en bas de la page. Ou sur papier libre si vous préférez, pour ne pas abīmer le beau livre, c'est vrai, au prix où sont les bouquins de nos jours... Mais faites-le, allez-y, tout de suite, un beau corsaire ! Avec son pantalon typique, rayé. Et le coutelas entre les dents, et le bandeau sur l'œil...


Eh oui, il est beau. Vraiment il fait peur. Le perroquet comme ça, avec le gros bec tordu, c'est très bien. Mille tonnerres, faut pas le carguer quand il est volant, celui-là ! Et la boucle d'oreille et tout, c'est excellent. Maintenant dessinez-moi un pirate...


Alors... A votre avis, c'est quoi exactement, la différence ? Autrement dit, comment, dans la vraie vie, peut-on savoir si on a affaire à un corsaire ou un pirate ? A première vue, honnêtement, on a bien du mal à distinguer entre les deux. Il ne faut pas se fier aux premières impressions, d'accord, mais mettez-vous un instant à la place du plaisancier moyen le jour où un type grimpe à bord avec une sale gueule, un pantalon rayé et une hache d'abordage...

Bon, votre première réaction n'est pas forcément la bonne. Effectivement vous pouvez craindre le pire, le pirate de la pire espèce, je ne dis pas le contraire, c'est normal d'avoir peur, mais prenez votre temps, réfléchissez un moment... Du calme ! Avant de flipper complètement, vous feriez peut-être mieux de vous renseigner un peu pour savoir à qui vous avez affaire. Déjà, il y a pirates et pirates : l'humble boucanier, lui, est comparativement inoffensif - il fait du bruit, d'accord, mais qu'est-ce que vous voulez ? Si le pauvre boucanier ne peut pas faire comme son nom l'indique où est-ce qu'on va ? Le forban, c'est un peu pareil, il a ses petites faiblesses comme tout le monde - vin qui pétille, femmes gentilles, ce genre de choses, bien innocent en réalité - mais dès qu'il voit la possibilité de se faire inviter à une orgie, vous allez voir, il va se tenir convenablement. C'est sa seule espérance, de toute façon, il vit de ça. D'accord, il peut être un peu prétentieux sur les bords mais la plupart du temps c'est du vent, ce n'est que de la forbanterie.

Le flibustier, lui, peut être beaucoup plus gênant mais - rassurez-vous - ils sont très rares de ce cōté de l'Atlantique.

Soyons optimiste, vous avez peut-être la chance inouļe de vous retrouver en présence non d'un infâme écumeur de mers mais d'un véritable corsaire breton. Il n'en reste que très peu, ce serait vraiment dommage d'en abīmer un pour rien. Prenez donc le temps de bien l'examiner. Regardez son pavillon, vous verrez, il en a forcément un quelque part.

Le pavillon - on dit toujours "pavillon", le mot "drapeau" est interdit à bord - ne trompe quasiment jamais. Le véritable corsaire breton (marque déposé) est un personnage bien élevé et accrédité par son pays, il n'hésite jamais à afficher ses couleurs. Le corsaire malouin, par exemple, est tout à fait exemplaire : il arbore avec fierté mais sans complaisance son pavillon azur à croix d'argent avec un franc-quartier de gueules chargé d'hermine. Vous pouvez lui faire confiance, ce label de qualité et de fraīcheur est votre garantie de sécurité.

Autrement, si son franc-quartier vous semble un peu compliqué, vous pouvez toujours l'interroger. Allez-y franchement, n'hésitez pas, il n'attend que ça. Le Corsaire du Roy authentique est par définition muni d'une Lettre de Marque, il a l'autorisation écrite de courir sus aux ennemis de Sa Majesté en temps de guerre et il doit la montrer sur demande. En cas de doute il suffit donc de l'interpeller :
- Vos papiers ?

Si jamais le bonhomme ne répond pas ou essaye de bluffer, là vous êtes en droit de conclure que c'est effectivement un pirate et dans ce cas évidemment vous pouvez le pendre haut et court au bout de la vergue sans autre forme de procès.

La vergue, pour ceux qui ne maītrisent pas encore le patois naviguant, c'est ce bout de bois qui traverse le mât horizontalement et qui sert à accrocher les voiles, les pirates et le petit linge des matelots. C'est très pratique. Si votre bateau n'en est pas équipé, et malheureusement c'est trop souvent le cas de nos jours, il vous est fortement conseillé d'acheter un sèche-linge solaire et d'éviter la Mer de Chine ou l'īle de la Tortue.

BUVONS UN COUP !


Autrement, il y a quelques petites questions d'étiquette à respecter. Le bon procédé, si jamais vous avez le bonheur de vous trouvez en face d'un véritable corsaire breton, est de l'inviter à bord et de servir l'apéritif. Ou bien le digestif, n'importe. De toute façon, les corsaires en général ne sont jamais trop difficiles sur les boissons, ce sont des gens simples, vous savez. Si vous n'avez plus de rhum, ne vous inquiétez pas. Route du rhum, chemin du chouchenn, pour lui c'est la même chose. Ce n'est pas grave, il prendra sans doute un petit tafia bien corsé.
- Oui madame, un tafia bien corsé. Un café bien tassé ? Non, je ne pense pas... Un doigt de porto ou une bonne bière, peut-être. Et surtout pas de citron dedans : cela les rend triste. Trop de mauvais souvenirs, le scorbut, vous comprenez....

Une fois servi, votre invité vous proposera sans doute de boire un coup - ou plutōt deux - "Ą la santé du roi de France !"

Cette expression peut surprendre la première fois mais on s'habitue assez vite. Ils le font tout le temps, c'est une vieille tradition, neuf fois sur dix il n'y a absolument aucune arrière-pensée politique. Surtout ne vous sentez pas obligé de lever votre verre et de crier "A bas la République !" ou "Vive Louis Dix-neuf !". Rien ne vous empêche, bien sūr, si ce sont vraiment vos convictions - c'est ça, la démocratie, après tout - mais à mon avis il vaut mieux peut-être éviter l'embarras en prononçant une simple formule passe-partout. Pour que votre nouvelle entente devienne vraiment cordiale, je vous conseille donc de répondre spontanément :

"Et merde pour le roi d'Angleterre
Qui nous a déclaré la guerre !"

Là, vous pouvez être sūr de n'offenser personne. Et n'oubliez pas de mettre une petite soucoupe de cacahuètes pour le perroquet. Ils adorent ça. Vous verrez, après deux ou trois verres vous serez les meilleurs des amis.

Tout ce que je viens de dire, évidemment, ne concerne que les officiers. Les matelots, malheureusement, sont un peu plus rudes, voire franchement vulgaires, et les âmes sensibles feront probablement mieux d'éviter leur compagnie.

port-malo.corsaires
04/11/06